En hommage au grand artiste musicien Verckys Kiamwangana Mateta qui vient de nous quitter ce 13 octobre 2022.

Les congolais ne savent pas jouer du saxo

La rumba congolaise, dans son évolution, est butée à une difficulté.
Aucun congolais ne sait jouer du saxophone. Pour contourner cet obstacle, les musiciens congolais font appel à des saxophonistes étrangers habitants Léopoldville. Parmi ceux-ci, il y a Isaac Musekiwa et il est … zimbabwéen (Rhodésien du sud). Et c’est cet étranger qui va apprendre à un jeune congolais à jouer au saxophone. Il s’agit de Georges Kiamwangana, joueur de clarinette dans une fanfare Kimbanguiste.

Kiamwangana, membre de L’OK JAZZ

Né le 19 mai 1944 à Kisantu (Province du Kongo Central) Georges Kiamwangana a grandi à Kinshasa dans une famille relativement aisée. En 1963, il intègre l’orchestre Ok Jazz de Luambo Makiadi. Il sera renvoyé de cet orchestre en 1968 pour avoir enregistré des chansons en dehors de ce groupe. En 1969, il monte son propre orchestre « Vévé », avec Saak Saakul dit Sinatra. Ce dernier deviendra, quelques années plus tard, l’un des « Trio Madjesi » (Mario, Djeskain, Sinatra). L’orchestre Vévé a tout de suite rendez-vous avec le succès. Et Kiamwangana est aussi producteur et patron d’une maison des disques prospère : Les éditions Vévé.

Comment cet artiste musicien de talent, éditeur et homme d’affaires prospère, va-t-il se retrouver impliqué dans un conflit politique qui oppose le président de la République Mobutu Sese Seko au Cardinal Joseph Malula ?

Mgr Malula soutient le coup d’État

Pour bien comprendre cet épisode, nous devons revenir en 1966. Quelques mois après le coup d’Etat du général joseph Mobutu, qui a démit le président joseph Kasa-Vubu de ses fonctions, Monseigneur Malula, archevêque de Kinshasa, fait une déclaration publique dans laquelle il apporte son soutien et celui de l’Eglise catholique au nouveau et jeune président. Mobutu a 35 ans à l’époque.
Les relations entre les deux personnalités congolaises, le président de la République et le Cardinal, vont se dégrader à partir de 1972.

Mobutu change les appellations: pays, fleuve, provinces. . .

Le 27 octobre 1971, Prosper Mandrandele, porte-parole du Bureau politique du MPR, passe à la télévision pour informer la population que, désormais :

  • Le fleuve Congo devient le fleuve Zaïre
  • La République Démocratique du Congo sera désormais appelée la République du Zaïre
  • La Province Orientale devient le « Haut-Zaïre »
  • La Province du Kongo Central est désormais la Province du « Bas-Zaïre »
  • Le drapeau du pays et l’hymne national changent aussi.

Mobutu oblige les mulâtres congolais à changer des noms

Le président Mobutu, voulant tirer les conséquences de sa politique de l’« Authenticité », va décider, par la loi du 5 janvier 1972, d’obliger tous les congolais mulâtres à prendre des noms africains.
C’est ainsi que, par exemple, Mario Cardoso va devenir Mario Losembe, Léon Lobitsh devient Léon Kengo, Ferrara devient Lomata, Delvaux devient Mafuta Kizola…
Le journal belge « La libre Belgique » va se moquer de cette reforme de la Loi du 5 janvier 1972, en se posant la question de savoir pourquoi le président Mobutu, qui se prétend congolais authentique, garde-t-il son prénom chrétien de Joseph-Désiré ?

Joseph-Désiré Mobutu devient Mobutu Sese Seko

Le 12 janvier 1972, le président Mobutu, en réaction à cette taquinerie belge, va informer l’opinion nationale que désormais il s’appellera « Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Waza Banga ». A la surprise générale, le 16 janvier 1972, sa décision personnelle d’effacer son prénom chrétien devient obligatoire pour tous les Congolais.
C’est ainsi que les 22 millions des Congolais de l’époque vont tous abandonner leurs prénoms chrétiens pour adopter des postnoms africains. Catherine Nzuzi devient Nzuzi Wa Mbombo, Jeannot Bemba devient Bemba Saolona, Léon Engulu devient Engulu Banga Pongo, Roger Kithima devient Kithima Bin Ramazani …

Critiques des égarements de ” l’Authenticité ” et début du conflit

En ce même mois de janvier 1972, le journal « Afrique Chrétien » publie un éditorial dans lequel son auteur s’attaque à la politique de l’authenticité.
Le président Mobutu, convaincu que l’auteur de cet éditorial (qui n’était pas signé) n’est autre que le Cardinal Malula, va réagir brutalement à ce qu’il considère comme une attaque personnelle. Il prend les mesures de rétorsion suivante contre le Cardinal :

  1. Retrait de la distinction de l’ordre national du Léopard qu’il avait accordée au Cardinal
  2. Expulsion du Cardinal Malula de sa résidence du Boulevard Sendwe et confiscation de ce patrimoine de l’Eglise Catholique au bénéfice de la jeunesse du MPR.
  3. La radio nationale, la voix du Zaïre, se lance dans une campagne d’injures contre le Cardinal. Notamment par les cartes blanches de Mavungu Malanda Mabongo.
  4. La fermeture du Grand-Séminaire Jean XXIII de Kinshasa parce que l’Eglise Catholique refuse l’installation des comités JMPR dans les séminaires.

Verckys Kiamwangana s’interroge

A la même période, le grand saxophoniste Congolais Kiamwangana Mateta va composer une très belle chanson de réflexion philosophique sur les origines de l’homme noir et sur les injustices liées au racisme au sein de l’Eglise Catholique. La chanson s’intitule « Nakomitunaka » (Je m’interroge).

Dans cette chanson, l’artiste s’interroge.

  • L’homme noir vient d’où ?
  • Jésus-Christ, le fils de Dieu, est un blanc
  • Adam et Eve sont des blancs
  • Marie, la mère du Christ est une blanche
  • On nous interdit de prier avec nos statues mais les églises catholiques sont remplies de statues des blancs
  • Tous les saints sont des blancs
  • Satan et les diablotins sont noirs
  • D’où vient cette injustice ?
  • Etc.

Le président Mobutu récupère la chanson de Kiamwangana.

Cette chanson plait tellement au président Mobutu qu’il va en faire une arme de guerre contre le Cardinal et l’Eglise Catholique. C’est ainsi que tous les jours, cette chanson sera diffusée avant chaque édition du journal à la télé et à la radio nationale.
Toujours très remonté contre le Cardinal Malula, le président Mobutu le menace publiquement en déclarant dans une interview : « Il doit le payer très cher ; je dis bien très cher. Lui comme individu ; mais pas l’Eglise Catholique comme telle ».

En réaction, le Cardinal Malula va excommunier l’artiste-musicien Verckys Kiamwangana de l’Eglise Catholique, à cause de sa chanson considérée comme blasphématoire.

Le Pape Paul VI intervient dans le conflit

La tension monte tellement entre le président Mobutu et le Cardinal Malula que le Pape Paul VI est obligé d’intervenir. Craignant pour la vie du cardinal (Mobutu venait de pendre publiquement sur l’emplacement du stade des Martyrs 4 innocents en 1966), le Saint-Père ordonne au Cardinal d’aller à Rome pour se mettre à l’abri. Dans un premier temps, le Cardinal refuse de quitter Kinshasa en disant que si Mobutu veut le tuer, qu’il le tue ; lui n’a pas peur de la mort.
On va rappeler au cardinal le devoir d’obéissance qu’il a vis-à-vis du Pape. C’est ainsi que Monseigneur Malula quittera Kinshasa pour le Vatican.

Mobutu subit des pressions et fait marche arrière

Après le départ du Cardinal, Mobutu va subir des pressions de partout. En particulier de Monseigneur Hyacinthe Thiandoum, Cardinal de Dakar qui déclare : « Nous, évêques de l’Afrique, ne voulons pas mettre de l’huile sur le feu. Nous faisons appel à Mobutu pour trouver une solution. »
Le 15 mai 1972, le président Mobutu, va faire marche arrière en annonçant aux membres du Bureau politique du MPR qu’il a pardonné au Cardinal parce que celui-ci lui aurait envoyé une lettre confidentielle. Monseigneur Malula peut donc revenir au pays.

L’apaisement.
Kiamwangana se réconcilie avec le Cardinal Malula.

En guise de réconciliation, Mobutu va construire le « Centre Lindonge » qui deviendra le nouvel archevêché de Kinshasa, en compensation de l’ancienne résidence du Cardinal qui avait été confisquée.
A son retour au pays, le Cardinal Malula apprend que le musicien Kiamwangana Mateta, victime collatérale de ce conflit, est très malheureux à la suite de son excommunication. Monseigneur Malula va inviter Kiamwangana chez lui. Il va prier pour l’artiste et partager un verre avec lui en le rassurant que la page était désormais tournée. Soulagé et heureux, Kiamwangana quittera le Cardinal Malula en se jurant, dans son for intérieur, de ne plus se mêler de politique.

A suivre !

Thomas LUHAKA LOSENDJOLA

Vos observations, corrections, critiques sont les bienvenues !

By Joel Konde

Joel Konde pour vous informé

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